Hans Eisler, "Cantate en exil"
On vit d'un jour à l’autre.
On se dit :
pour l'instant on n’a que du mal, pour l'instant il nous faut subir, pour l'instant il ne faut pas perdre courage.
Pour l'instant.
La vraie vie commencera un jour.
Un jour.
On se prépare à mourir avec le regret de n'avoir jamais vraiment vécu.
Ainsi passe le temps.
Personne ne vit dans le présent.
Personne ne possède rien de certain dans son travail.
Personne ne sait combien de temps cela durera.
Même les amis du régime vivent dans l'incertitude.
Eux non plus ne savent pas combien de temps cela durera.
Tout le monde vit dans l'attente.
Il ne faut pas attendre.
Il faut dire :
Assez.
Assez maintenant.
Assez à cette heure même.
La liberté ne se reçoit pas en cadeau.
Il faut la prendre.
Même sous l'oppression on peut être libre, si l'on lutte pour la liberté.
Celui qui pense par lui-même est un être libre.
Celui qui lutte pour ce qu'il croit juste est un être libre.
Car on ne peut être libre, même dans le pays le plus libre du monde, si l'on est paresseux, obtus, servile ou sans volonté.
Non.
La liberté ne se reçoit pas en cadeau.
Il faut la prendre.
Hans Eisler, "De la duree de l'exil''
I
N'enfonce pas de clou dans le mur. Jette simplement ton manteau sur une chaise.
Pourquoi faire des projets pour quatre jours encore ? Demain peut-être tu rentreras.
Ne te donne pas la peine d'arroser un petit arbre.
Pourquoi même le planter ?
Avant qu'il ne soit haut comme une marche, tu quitteras cet endroit avec joie.
Rabats ton chapeau sur tes yeux quand les passants te regardent.
Pourquoi feuilleter une grammaire étrangère ?
Le message qui t'appellera au retour est écrit dans une langue que tu connais déjà.
Comme la chaux qui s'effrite du plafond, rien ne dure éternellement.
La barrière dressée à la frontière ne restera pas toujours debout.
II
Regarde le clou dans le mur que tu as toi-même enfoncé
Crois-tu vraiment que tu reviendras ?
Saurais-tu encore ce que tu penses réellement si, jour après jour, tu restes assis dans ta chambre à écrire
Saurais-tu dire ce que vaut ton travail ?
Regarde le petit marronnier que tu as porté jusque-là.
Que de choses tu as transportées avec toi.
Hans Eisler, "Elegie 1939"
Oui, je vis dans des temps obscurs.
Un front lisse est un signe d'insensibilité. Celui qui rit n'a simplement pas encore reçu la terrible nouvelle.
Quels temps sont les nôtres, lorsqu'un simple discours sur les arbres devient presque un crime, parce qu'il suppose le silence sur tant d'horreurs ?
L'homme qui marche paisiblement dans la rue n'est déjà plus accessible à ses amis dans le besoin.
On me dit : Mange et bois. Réjouis-toi de ce que tu possèdes.
Mais comment pourrais-je manger et boire, quand ce que je mange manque à celui qui a faim, et que mon verre d'eau fait défaut à celui qui a soif ?
Et pourtant, je mange et je bois.
J’aimerais être sage. Les anciens livres disent ce qu'est la sagesse : se tenir à l’écart des luttes du monde, traverser sans crainte le peu de temps qui nous est donné ne pas poursuivre ses propres désirs, les oublier.
Je n'en suis pas capable.
Oui, je vis dans des temps obscurs.
Hans Eisler, "Chanson de l'offre et de la demande"
Le riz pousse dans les provinces du sud. Les hommes ont besoin de riz.
Si l'on laisse le riz là où il pousse, son prix augmente.
Ceux qui transportent le riz gagnent de l'argent grâce au riz.
Alors le riz devient encore plus cher.
Mais si l'on laisse le riz là où il est, il devient plus cher encore.
Le jeune camarade demande : « Qu'est-ce que le riz ? »
Le marchand répond : Sais-je ce qu'est le riz ? Sais-je qui sait ce qu'est le riz ? Je ne connais que son prix.
L'hiver arrive. Les hommes ont besoin de vêtements.
Si le coton reste là où il pousse, il devient plus cher.
Ceux qui filent le coton doivent recevoir un salaire.
Alors le coton devient encore plus cher.
Mais si l'on laisse le coton là où il est, il devient plus cher encore.
Le jeune camarade demande : « Qu'est-ce que le coton ? »
Le marchand répond : Sais-je ce qu'est le coton ? Sais-je qui sait ce qu'est le coton ? Je ne connais que son prix.
Les êtres humains ont besoin de nourriture.
C'est pourquoi les êtres humains deviennent chers.
Pour produire la nourriture, il faut des êtres humains. Les cuisiniers doivent être payés.
Alors les êtres humains deviennent encore plus chers.
Il y a tout simplement trop d'êtres humains.
Le jeune camarade demande : « Qu'est-ce qu'un être humain ? »
Le marchand répond : Sais-je ce qu'est un être humain ? Sais-je qui sait ce qu'est un être humain ? Je ne connais que son prix."
Stephan Wolpe, "Décret n° 2 à l'Armée des Arts''
À vous,
baritons bien nourris,
depuis Adam jusqu’à nos jours,
qui faites trembler les repaires appelés théâtres
avec les airs de Roméo et Juliette.
À vous,
peintres,
gras comme des chevaux,
orgueil de la Russie, qui mange et hennit,
cachés dans vos ateliers,
continuant comme
autrefois à martyriser les fleurs et les corps nus.
À vous,
mystiques cachés dderrière des feuilles de figuier,
le front labouré de rides savantes,
futuristes, imagistes, acméistes,
empêtrés dans la toile d’araignée des rimes.
À vous,
proletkultistes,
qui avez remplacé es coiffures sages par des coiffures savamment ébouriffées
mis du vernis sur les sabots,
et cousu des pièces sur le frac défraîchi de Pouchkine.
À vous,
danseurs et joueurs de flûte,
pécheurs affichés ou clandestins,
qui vous imaginez un avenir fait d'immenses privilèges académiques.
C'est à vous que je parle,
que je sois génial ou non,
moi qui ai abandonné les bibelots pour travailler à ROSTA.
Je vous le dis,
avant que les crosses des fusils ne vous chassent :
Assez !
Assez !
Oubliez.
Crachez
sur les rimes,
sur les airs d’opéra,
sur les rosiers,
et sur toutes les autres babioles de l'arsenal des arts.
Qui s'intéresse encore à :
« Ah, le pauvre homme ! Comme il a aimé ! Comme il a été malheureux ! »
Ce qu'il nous faut aujourd'hui,
ce sont des maîtres d’œuvre,
non desprophètes aux cheveux longs.
Écoutez !
Les locomotives gémissent, le vent souffle dans leurs fissures :
« Donnez-nous le charbon du Don !
Des ajusteurs ! Des mécaniciens pour les dépôts ! »
À l'embouchure des fleuves,
les navires éventrés crient depuis les quais :
« Donnez-nous le pétrole de Bakou ! »
Pendant que nous tergiversons à chercher des sens cachés,
un cri s’élève des choses elles-mêmes :
« Donnez-nous des formes nouvelles ! »
Plus personne n'attend,
la bouche ouverte devant les maîtres,
qu'une vérité tombe de leurs lèvres.
Camarades,
donnez-nous un art nouveau,
capable d'arracher la République à la boue.
Dmitri Schostakovich, "Le poete et le Tsar"
Là-bas, dans la Salle des Rois...
Qui est donc cette figure, inflexible comme le marbre ?
Si majestueuse sous ses ornements d'or ?
C'est le misérable gendarme de la gloire de Pouchkine.
Il insultait le poète, tailladait ses manuscrits.
Le boucher de la terre polonaise.
Regarde de plus près !
N'oublie jamais :
le meurtrier des poètes,
le tsar Nicolas le Premier.
Dmitry Schostakovich, "Non, c'etait le tambour qui battait''
Non, c’était le tambour qui battait devant les rangs obscurs lorsque nous enterrions notre maître.
C’étaient les dents mêmes du tsar, claquant au-dessus du poète mort, qui faisaient entendre la marche d'honneur.
Tel était cet hommage qu'il n'y avait pas de place pour ses plus proches amis.
À la têtete, aux pieds, à droite et à gauche,
d'immenses mains collées aux coutures,
des poitrines et des visages de gendarmes.
N'est-il pas étrange
que même dans le calme d'une loge on demeure un écolier sous surveillance ?
Cet hommage, cet hommage officiel,
Ressemble à quelque chose, ressemble à quelque chose de trop familier.
Voyez donc, dit-on au pays, comme, malgré les rumeurs,
le monarque prend soin du poète !
Honorable, très honorable,
archi-honorable...
honorable au diable !
Et qui donc portait-on ainsi,
comme des voleurs transportent l'un des leurs abattu ?
Un traître ?
Non.
D'une simple cour d'immeuble,
on emportait
l'homme le plus intelligent de Russie.
Hans Eisler, "La cantate romaine"
I. La Grande Rome
La Grande Rome est devenue insupportable.
Chaque jour apporte une autre loi, chaque jour apporte une nouvelle loi.
Pendant de nombreux siècles, les papes gouvernèrent avec cinq lois.
Garibaldi, lors de l'expédition des Mille, n'eut besoin que de trois lois.
Mais le nouveau régime a besoin d'une loi particulière pour tout.
Il existe une loi qui interdit de parler de certaines choses ;
une autre contre le fait d'uriner sur les murs ;
une autre contre le chant nocturne ;
une autre contre le fait de monter dans le tramway par l'avant.
Il existe une loi pour les adversaires du mariage,
pour certaines professions,
pour les salles de réunion,
et pour les conflits entre ouvriers et employeurs.
Plus il y a de telles lois,
plus il y a de misère.
Plus il y a de misère,
plus il y a de telles lois.
En vérité !
La Grande Rome est devenue insupportable.
L'air est empoisonné.
Rome pue.
II. La Puanteur
Quelqu'un dit :
« La puanteur vient peut-être des souris. »
Le Conseil déclara la guerre aux souris,
et des milliers furent exterminées.
Mais la puanteur demeura.
Un autre dit :
« La puanteur vient peut-être des mouches. »
Le Conseil déclara la guerre aux mouches,
et des millions furent exterminées.
Mais la puanteur demeura.
Un troisième affirma :
« Peut-être la puanteur vient-elle des chats. »
Alors le Conseil déclara la guerre aux chats,
et des milliers furent tués.
Mais la puanteur demeura.
À certaines heures, elle devient si forte
qu'on doit en vomir.
D’où vient-elle réellement,
Peut- de la saleté?
III. D'ou vient-il?
Personne n'a réussi à découvrir l'origine de la puanteur romaine.
Dans les quartiers populaires, elle est moins forte.
Dans le quartier des fonctionnaires, elle est déjà frappante.
Autour des ministères et autour de Saint-Pierre, elle devient insupportable.
D’où vient-elle ?
Qui le sait ?
On entend aussi dire qu'elle vient de l'âge même de la ville.
Une ville éternelle, dit-on, doit forcément entir mauvais.
On entend aussi dire qu'elle vient des étoffes,
des vêtements
des plumes,
des casques,
des cuirasses,
que le nouveau gouvernement a tirés des musées
pour les uniformes de ses ministres,
de ses ambassadeurs
et de ses portiers.
On raconte beaucoup de choses.
Mais la puanteur demeure.
Pendant ce temps, la police découvre de nouveaux complots chaque semaine.
Des quartiers ouvriers entiers sont encerclés pendant la nuit.
Des centaines de personnes sont arrêtées.
Personne n'en connaît la raison.
N'importe qui peut être pris.
Beaucoup ont peur.
III. La Peur
La peur à Rome est devenue une maladie.
Elle s'empare des hommes et les secoue de la tête aux pieds.
Ce ne sont pas seulement les ennemis durégime qui ont peur.
Non.
Les fascistes eux-mêmes ont bien davantage peur.
Eux aussi savent que cela ne peut plus continuer ainsi.
Et ils ont peur.
Pourquoi assassinent-ils leurs adversaires ?
Par peur.
Pourquoi renforcent-ils la police ?
Par peur.
Pourquoi exterminent-ils des milliers de personnes ?
Par peur.
Avec leur peur
grandissent leurs crimes.
Avec leurs crimes
grandit leur peur.
En vérité !
La Grande Rome est devenue insupportable.
L'air est empoisonné.
Hans Eisler, "Ballade de la pute juive Marie Sanders"
À Nuremberg, ils firent une loi.
On pleura cette femme qui avait couché avec le mauvais homme.
La chairfrémit dans les faubourgs.
Les tambours battent.
Mon Dieu, s'ils savaient seulement, ce serait déjà la nuit.
Marie Sanders, ton bien-aimé a les cheveux noirs.
Il vaut mieux aujourd'hui ne plus le connaître que de l'avoir adoré jadis.
La chair frémit dans les faubourgs.
Les tambours battent.
Mon Dieu, s'ils savaient seulement, ce serait déjà la nuit.
« Maman, donne-moi la clé
Tout n'est pas si terrible.
La lune a toujours le même visage. »
La chair ffrémit dans les faubourgs.
Les tambours battent.
Mon Dieu, s'ils savaient seulement, ce serait déjà la nuit.
Un matin à neuf heures, on la promena à travers la ville en chemise, une pancarte au cou, les cheveux rasés.
La ruelle hurla.
Elle avait froid.
La chair frémit dans les faubourgs.
Les tambours battent.
Mon Dieu, s'ils savaient seulement ce qu'ils sont en train de faire.
Hans Eisler, "Ballade de Negre Jim"
Quand le Nègre Jim sortit du jungle et prit le tramway entre Harlem et Manhattan,
les messieurs criérent :
« Hors d'ici ! Que vient faire un sale Nègre parmi les honnêtes Blancs ? »
Jim partit vers le Sud.
Un chien de garde le fit arrêter pour avoir embrassé une dame appartenant à l'un de nos messieurs blancs.
Et on lui passa trois fois les chaînes.
Puis on le saisit au collet et on le traîna jusqu’à la potence.
Car les messieurs à la peau plus claire disaient qu'ils avaient construit la ville et aussi le beau tramway.
Et le Pasteur dit à Jim :
« Ainsi donc il y a une place pour les messieurs blancs,
ainsi donc il y a aussi une place pour les messieurs noirs,
dans le tramway, dans le tramway,
mon garçon,
qui mène au Paradis. »
Hans Eisler, "Miserere allemand"
Un beau jour nos supérieurs nous ordonnérent de conquérir pour eux la petite ville de Dantzig.
Nous sommes entrés en Pologne avec des chars et des bombardiers
et nous l'avons conquise en trois semaines.
Que Dieu nous garde.
Un beau jour nos supérieurs nous ordonnérent de conquérir pour eux la belle France.
Nous sommes entrés en France avec des chars et des bombardiers
et nous l'avons conquise en cinq semaines.
Que Dieu nous garde.
Un beau jour nos supérieurs nous ordonnérent de conquérir pour eux l'immense Russie.
Nous sommes entrés en Russie avec des chars et des bombardiers
et nous nous battons pour sauver notre peau depuis deux ans.
Que Dieu nous garde.
Un beau jour nos supérieurs nous ordonneront peut-être encore de conquérir le fond des océans et la lune.
Et c'est déjà bien assez difficile ici, avec cette Russie,
car l'ennemi est fort et le chemin du retour est inconnu.
Que Dieu nous garde et nous ramène chez nous.
Kurt Weill, "Schickelgruber"
Dans un hameau du Tyrol,
une vieille femme vit dans la misère. Elle dépérit et son cœur est lourd.
Car elle pense à son bébé, qui, s'il avait été baptisé Abie, n'aurait peut-être jamais joué le rôle du monstre.
Si seulement son fils s’était marié, si sa luxure n'avait pas si mal tourné, qui peut dire avec certitude ce qui ne se serait pas produit ?
Dans ses sombres habits de deuil, elle espère qu'un lendemain effacera la passion qui engendra un péché.
Schickelgruber ! Schickelgruber !
Tu es né enfant de la honte.
Tu as toujours été un bâtard, même après avoir changé de nom.
Vinrent les gros titres, puis les files du pain, à mesure que grandissait ta volonté de puissance.
Schickelgruber ! Schickelgruber !
Quelle jolie catastrophe !
Même une mère, je peux étouffer l'amour maternel à la seule pensée de toi.
Dans sa jeunesse, son unique obsession était d'exercer une profession.
Il s'essaya à la palette et aux pinceaux, mais il ne maîtrisa jamais cet art.
Alors il passa de la peinture au plâtre, et aujourd'hui il se donne des airs de saint.
Est-il bon génie ou mauvais démon ?
Même ses vieux camarades sont devenus méfiants, du moins ceux qui n'ont pas disparu dans les purges.
Et l'odeur restera toujours : celle de l'homme qui envoya ses amis au diable pour satisfaire et assouvir une pulsion.
Schickelgruber ! Schickelgruber !
Autrefois, la rosée brillait sur la rose.
Où tu finiras, dans quel piège, Schickelgruber, le Ciel seul le sait.
Toujours impitoyable, toujours étranger à la vérité,
quand viendra le Jour du Jugement,
les représailles venues des Russes te régleront ton compte.
Schickelgruber !
Disons que tu es fini.
Chaque village que tu as pillé se retournera contre toi pour se venger.